Mémoires de Suez

Hommage à l'oeuvre archéologique de F.Bissey et R.Chabot-Morisseau

 

Compte-rendu de la conférence prononcée à Paris

le 28 mars 2007,

au Centre culturel d’Égypte

par Ginette LACAZE et Luc CAMINO

 

« En préambule, nous tenons à remercier le Dr. Mahmoud Ismaïl, directeur du Centre culturel d’Egypte, de nous avoir invités à donner cette conférence au sein d’une institution reconnue, pour beaucoup synonyme de la culture égyptienne à l’étranger.

Le travail que nous présentons est le fruit de la rencontre, en 1991, avec François Bissey. Celui-ci a bien voulu nous soutenir lors de la création de la Société d’égyptologie de Pau (1998), en acceptant de compter parmi les membres du comité scientifique.

Grâce à lui,  nous avons fait  la connaissance de René Chabot-Morisseau, qui fut son compagnon au cours des années passées en Egypte. Les deux hommes se sont connus dans les forces de la France libre et, après la guerre se sont engagés, l’un comme pilote, l’autre comme capitaine d’armement au service de la Compagnie  maritime universelle du canal de Suez ; ils restèrent très liés. Jean Doresse, en mission en Egypte de 1949 à 1951, les conduisit à s’intéresser à l’histoire du pays.

               

Est-il nécessaire de rappeler que l’isthme figure parmi les hauts lieux de mémoire de l’humanité ; s’il garde, bien sûr, la trace de l’époque pharaonique, il témoigne aussi de l’Exode des Hébreux, de la conquête de l’Egypte par Darius Ier , de l’itinéraire des pèlerins vers la Terre Sainte ou La Mecque. Plus près de nous, de 1859 à 1869, il fut le théâtre d’une œuvre titanesque qui rendit possible la jonction directe des deux mers grâce à un canal à niveau. Mais, par delà les prouesses techniques, les villes de Suez, Ismaïlia, el-Qantara, Port-Saïd, sont parées dans l’imaginaire collectif d’une douceur de vivre proverbiale (1) ; les ombres de l’impératrice Eugénie et de l’empereur François-Joseph, invités du khédive Ismaïl lors des fêtes de l’inauguration du canal, rencontre mondaine de l’Europe et de l’Orient, y flottent encore.

Au XXe siècle, enfin, l’isthme fut marqué par les conflits mondiaux, les guerres régionales, les déplacements de population (2). Toutes vicissitudes qui témoignent de son rôle stratégique et économique. Aujourd’hui, le canal de Suez assure 8 % du trafic maritime mondial.

 

Avant d’aborder, à proprement parler, l’œuvre archéologique des deux « canaliens » que furent F.Bissey et R.Chabot-Morisseau, nous rappellerons quelques-uns des événements de l’année 1956 qui eurent pour eux  les plus grandes conséquences.

 

La Compagnie de Suez employait des pilotes de toute nationalité : français (54), anglais (52), égyptiens (35), ainsi que des ressortissants de divers pays (46). Au lendemain du 26 juillet 1956, quand le président Gamal Abd-el-Nasser annonça la nationalisation, les gouvernements anglais et français, ne pouvant encourir le risque immédiat d’une interruption du trafic pétrolier vers l’Europe, demandèrent à leurs ressortissants de rester en poste. Dès le mois d’août, la Compagnie, quant à elle, donna le choix à ses agents entre lui rester fidèle ou se mettre au service du nouvel organisme égyptien. C’est ainsi qu’une grande majorité des employés étrangers cessa le travail le 15 septembre 1956 à 0 heure. Les autorités égyptiennes furent donc confrontées rapidement à la nécessité de recruter de nouveaux pilotes et capitaines d’armement qualifiés afin de maintenir le transit international, sachant que dans le canal  de Suez , il faut « gouverner fin » (3).

Quelques images nous permettent d’évoquer les lieux de vie et de travail sur le canal de Suez.

SUEZ

numeriser0009.jpgCanal de Suez, vu de la jetée de Port-Tawfik et coupe de la jetée (6)



numeriser0010.jpg Port-Tawfik, maisons d’agents de la Compagnie de Suez

ISMAÏLIA

 numeriser0013.jpg

Statue du Khédive Ismaïl (1863-1879)                    

numeriser0012.jpg 

Plan-relief de Regnard, Musée ethnographique. Société de géographie d’Egypte. Le Caire

numeriser0011.jpg

Le canal d’eau douce, ouvert en 1862

 

Bureaux de la Compagnie de Suez

PORT-SAÏD

« Ville qui garde son âme profonde et secrète, malgré les mutilations, les peines et vicissitudes. » (7)

numeriser0005.jpg

Diorama, Musée ethnographique. Société de géographie d’Egypte. Le Caire

numeriser0006.jpg

Siège de la Compagnie de Suez, 1893

 Des savants et des voyageurs ont précédé les agents de la Compagnie dans le désert oriental. On peut noter, parmi les plus connus G. A. Schweinfurth, à la fois botaniste et paléontologue qui s’est consacré à l’étude de cette région de 1863 à 1888 ou bien A. Figari bey qui a exploré le Ouadi Araba. Au tournant du XXe siècle, le géologue R. Fourtau  y devança  les archéologues C. H. Scaife et G. W. Murray. Enfin, dans les années cinquante, L. A. Tregenza, professeur à l’Université du Caire, curieux des vestiges gréco-romains et des modes de vie des nomades, sillonna à son tour ce désert.

Pour F. Bissey et R. Chabot-Morisseau, les explorations de terrain commencèrent souvent par des excursions, parfois sportives. En 1951, F. Bissey escalada une face du Gebel Gharib (1756 m) à partir de Bir Gharib ; il étudia les diverses possibilités d’accès et prépara ainsi le voyage de son collègue, Jacques Daumas, mesureur au canal, dans ce massif. Plus tard, J. Daumas fera la description géologique et hydrographique des lieux (4). Comme l’attestent leurs publications dans  le « Bulletin  de la Société d’études historiques et géographiques de l’isthme de Suez », F. Bissey et R.. Chabot-Morisseau explorent plusieurs sites du Ouadi Araba et des massifs du Galala Nord et Sud (5). Leur champ d’investigation est aussi vaste que le paysage qu’ils avaient devant les yeux  puisqu’il s’étend de la préhistoire à l’époque chrétienne.

numeriser0007.jpg

Fernand de Debono, (1914-1997) communication Francis Tagher

 

Ouadi Araba, Aïn Buerat, « pointes de flèches », BSESnumeriser0008.jpg

numeriser0002-1.jpg

Entrée du monastère de Saint-Antoine, photographie de R. Chabot-Morisseau, 1953-1954

Notes :

 

(1)     C. MEURICE, « Les joies d’el-Gisr : la Société artistique de l’isthme de Suez », AnIsl 38, 2004, p.437-50.

 

(2)    E. Renan, discours de réception de F. de Lesseps  à l’Académie française , en 1885 : «  Un seul Bosphore avait suffi jusqu’ici aux embarras du monde ; vous en avez créé un second, bien plus important que l’autre, car il ne met pas seulement  en communication deux parties de mers intérieures ; il sert de couloir de communication à toutes les grandes mers du globe. En cas de guerre maritime, il serait le suprême intérêt, le point pour l’occupation duquel tout le monde lutterait de vitesse », dans A. BERTRAND et E. FERRIER, Ferdinand de Lesseps. Sa vie, son œuvre, Paris, 1887, p.512.

 

(3)    Commandant A. PARFOND, Pilotes de Suez, 1957.

 

(4)    J. DAUMAS, « Le Gebel Gharib », BSES 4, 1951-2, p.3-13.

 

(5)    F.BISSEY, « Vestige d’un port ancien dans le golfe de Suez », BSES 5, 1952-1953, p.266 ; F.BISSEY et R.CHABOT-MORISSEAU, « Notes de voyages sur l’Ouadi Araba . Ruines de constructions chrétiennes dans les branches Est et Ouest  de l’Ouadi Hannaba », ibid. p155-160 et VII pl. ; id. ibid., « Note sur une station mésolithique de l’Oudi Araba : Aïn Buerat », BSES 6, 1955-1956, p.51-54 et IX pl.

 

(6)    A.VOISIN bey, Le canal de Suez, Paris, 1902-1906.

 

(7)    G.GHITANI, dans Port-Saïd. Architectures. XIXe-XXe siècles, Le Caire, IFAO, 2006.

La crise de  1956 interrompit leurs observations du  site de Rod-el-Khawaga, « le jardin de  l’étranger », emplacement probable de mines ou de carrières que nous avons retrouvé en  2003.

numeriser0003.jpg

Site de Rod-el-Khawaga, 1953,

incision sur céramique, Ancien Empire

numeriser0004.jpg

Site de Rod-el-Khawaga, 1953,col de jarre, par R. Chabot-Morisseau

numeriser0001-1.jpg

Rod-el-Khawaga en 2003, entrées de galeries et tessons en surface. Cl. G. Lacaze

 

 

A leur retour en France, les deux agents de la Compagnie de Suez  poursuivirent leurs échanges scientifiques. R. Chabot-Morisseau  ne put jamais retourner en Egypte alors que F. Bissey y effectua onze voyages, mais leur période égyptienne marqua durablement leurs deux vies.

 

Nous nous proposons de publier bientôt les résultats de ces premières recherches et de rendre hommage aux deux  « canaliens » afin de ne pas laisser se perdre dans les sables les pistes qu’ils ont dégagées . »

Haut de page

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site